« Les présidents de l’ASSE sont des clowns » et autres erreurs communes

D’où vient cet article ? De l’observation, ici et là, que de nombreuses erreurs circulent sur l’ASSE et plus largement sur le football. Celles-ci engendrent une compréhension faussée du football et de son fonctionnement. Ces contre-vérités  se répandent comme une traînée de poudre et charrient l’odeur de la polémique et des débats sans fins. L’occasion de passer à l’écrit permet de déployer un argumentaire en plus de 140 caractères tout en gardant son calme qu’un débat oral fait abandonner au bout de quelques instants. Voici, selon moi, 5 erreurs entourant l’ASSE et le football d’aujourd’hui.

Erreur n° 1 : Recruter avec ambition, c’est ignorer la L2 !

C’est un cas récurrent que l’on lit en commentaires. A chaque rumeur selon laquelle l’AS Saint-Etienne observerait un jeune joueur de L2 ou de National, les mêmes critiques fusent « Pfff, c’est pas avec ça qu’on va jouer la Ligue Europa », « Génial, on va bientôt jouer le maintien à ce rythme » ou le plus simpliste « Le fait qu’il joue à Amiens/Dijon/Guingamp (ou autre club du fond de tableau) ne me rassure pas ».

Au contraire, la France et ses divisions inférieures regorgent de talents qui pourraient très bien faire concurrence aux joueurs de Ligue 1. Citons, hier, Valbuena (recruté à Libourne-Saint-Seurin, pensionnaire de National), Olivier Giroud (recruté à Tours, alors en L2), Ferland Mendy (recruté au Havre) ou encore Moussa Marega (qui évoluait en DH en 2012 et qui a inscrit 6 buts en 7 matchs de Ligue des Champions avec Porto). La liste pourrait être encore plus longue (Verratti, recruté à Pescara, en D2 italienne, Mattéo Guendouzi passé de Lorient à titulaire d’Arsenal, Tanguy Ndombélé recruté après 3 petits matchs de Ligue 1, Kanté qui évoluait encore en CFA2 en 2010 et qui était champion d’Angleterre en 2016…).

Aujourd’hui, la Ligue 2 et le National sont toujours des réservoirs extraordinaires de talents. Afin de préparer la succession de Stéphane Ruffier, l’ASSE souhaite un gardien ? L’excellent Théo Guivarch (23 ans), qui évolue en prêt à Cholet (il appartient à Guingamp), n’a rien à envier à beaucoup de gardiens de Ligue 1. L’ASSE souhaite un défenseur central ? Harold Moukoudi (21 ans), impressionnant défenseur complet et véritable roc défensif, est en fin de contrat en juin prochain. Au milieu de terrain, le club pourrait regarder du côté de l’US Concarneau avec Jason Kikonda, à Lens avec Cheick Doucouré ou à Valenciennes avec Gaetan Arib. En joueurs offensifs, citons Quentin Boisgard prêté par Toulouse à Pau. Là encore, la liste pourrait faire plusieurs pages (Stéphane Diarra, prêté par Rennes au Mans, Bryan Soumaré de Saint-Quentin en N3, Jim Allevinah au Puy en N2, Alexis Claude-Maurice de Lorient, etc).

Dans un registre différent et inaccessible pour Saint-Etienne, on pourrait aussi citer le jeune Sandro Tonali, en D2 italienne, élu meilleur joueur du championnat à tout juste 18 ans et probable futur maître à jouer de la Squadra Azzura.

De même, certains championnats considérés comme mineurs sont complètement sous-estimés par les supporters. C’est notamment le cas des Pays-Bas. Même si le dernier exemple côté stéphanois est un flop, Oussama Tannane restant dans la légende comme un joueur placardisé par tous ses coachs, d’excellentes recrues à cout modique sont possibles. Ainsi, Sébastien Haller, qui évoluait à Utrecht, a été recruté par Francfort pour 8M€. Pour le prix d’un Diony, Francfort possède aujourd’hui un joueur estimé à 40M€, auteur de 23 buts et 13 passes décisives en 57 matchs de Bundesliga. Enfin, Nice est un modèle du genre avec des recrutements très judicieux pour des sommes modiques (Atal acheté pour moins d’1M€ en provenance d’un modeste club belge, Seri recruté pour 1M€ au Portugal, Wylan Cyprien pris à Lens pour 2.5M€, Maxime Le Marchand venu du Havre pour 800 000€, Dalbert acheté au Portugal à 2M€, Souquet pris à Dijon à 1.25M€). Avec ces quelques joueurs provenant de championnats considérés comme mineurs ou de petits clubs, l’OGC Nice a réussi à accrocher la 3e place et a vendu pour quasiment 60M€, en attendant la vente qui s’annonce très profitable d’Atal. Comme quoi, pas besoin de recruter des noms ronflants pour voir du jeu et avoir des résultats…

Enfin, en Espagne, le cas classique de Monchi et sa liste impressionnante de talents recrutés pour des sommes faibles forcent l’admiration (Dani Alves à 500 000€, Rakitic à 2.5M€, Lenglet à 5M€, Keita pour 4M€, Vitolo à 3M€, etc).

Erreur n° 2 : Même Guardiola ne pourrait rien faire de ces joueurs !

Hé bien non. Contrairement à l’idée selon laquelle le coach n’a aucune prise sur le niveau des joueurs, c’est tout l’inverse. Les joueurs possèdent souvent des qualités mais ils sont mal exploités. C’est par exemple le cas de Kévin Monnet-Paquet, joueur à la technique rudimentaire mais capable de multiplier les efforts qu’on a persisté pendant des années à placer dans un rôle où le joueur doit être capable de déborder et d’adresser des centres aux attaquants. Cela ne correspondant pas à ses qualités, KMP était médiocre dans ce rôle. Depuis son repositionnement et son nouveau rôle, moins technique et plus axé sur le volume de jeu, ses prestations s’améliorent logiquement.

L’exemple stéphanois est typique : en janvier 2018, au soir de la 22e journée de championnat, l’ASSE occupe la 16e place au classement, avec 1 petit point d’avance sur le barragiste (le LOSC) et 2 sur le premier relégable (Toulouse). De la 22e à la 38e journée, l’ASSE récolte 32 points, 4e meilleur total derrière le PSG et Monaco (37 points) et l’OL et l’OM (32 points). Comment expliquer ce retournement alors que seuls 4 nouveaux joueurs ont renforcé l’équipe (Beric, M’Vila, Debuchy et Subotic, l’apport de N’Tep restant anecdotique) sinon par les changements de coach ? C’est bien justement dû au nouveau souffle impulsé par Gasset et Printant. Les deux hommes soignent les têtes des joueurs et cela se ressent sur le terrain avec une équipe conquérante.

KMP est l’exemple-type du joueur utilisé contre ses qualités pendant des années.

Des qualités sommeillent au sein de certains joueurs et ne demandent qu’à être révélées. Regardons notamment du côté du Leeds de Bielsa ou du Nice de Favre qui ont réussi à déployer un beau football et à surperformer. Personne n’attendait Nice à ce niveau-là avec ces joueurs-là. Gageons que les mêmes joueurs coachés par un autre entraineur n’aurait jamais atteint cet épanouissement et ces résultats. En Espagne, Alavès était dernier de Liga il y a encore 1 an. L’arrivée d’un nouveau coach, en la présence d’Abelardo, a complètement changé la donne : le club est désormais 4e et pourrait être qualifié en Ligue des Champions l’année prochaine ! Bref, si les entraineurs existent et si certains d’entre eux sont de véritables stars du football, c’est bien car ils ont un impact déterminant sur leur équipe. A l’inverse, les contre-performances dans le jeu et dans les résultats d’un Olympique Lyonnais pourtant doté du 2e budget de France et de loin du 2e effectif mais à 24 points du PSG peuvent sans doute s’expliquer par la médiocrité de Bruno Génésio.

Erreur n°3 : Il faut l’arrivée d’un investisseur !

Débat régulier depuis des années et renforcé depuis la vente avortée au fonds d’investissement Peak6, la question d’un investisseur à l’ASSE est la plus brûlante des interrogations. Prenons un parti radical : en l’état actuel, l’arrivée d’un nouvel actionnaire, soit par la vente totale du club soit par l’arrivée d’un actionnaire minoritaire, ne changerait strictement rien. La plupart des projets, comme celui de Bordeaux, ne visent pas à l’injection massive de capitaux dans les clubs.

Or, si l’ASSE veut réellement passer le palier qui la sépare du top 4 en France (Paris, Monaco, OL, OM), ce sont plusieurs centaines de millions d’euros qui doivent être injectées. Avec un budget d’environ 74M€ pour cette saison, l’ASSE est déjà dans le haut du panier, avec un budget équivalent à ceux cumulés de Montpellier et Reims (40M€ chacun). Mais, son budget reste 2 fois inférieur à celui de l’OM (150M€), 3 fois à celui de l’AS Monaco (215M€), 4 fois à celui de l’Olympique Lyonnais (285M€) et quasiment 7 fois à celui du PSG (500M€)

Romeyer et Caiazzo ne pèsent pas lourd face aux 4 plus gros budgets de L1.

Si l’augmentation prévue des droits TV à venir renforce l’attractivité des clubs de Ligue 1, les investisseurs mettent de l’argent pour avoir un retour sur investissement et non pour voir un club dont ils ne connaissent strictement rien en haut du classement. Or, quel investisseur serait assez fou pour venir à Saint-Etienne injecter des sommes colossales pour espérer titiller 4 monstres économiques possédant des structures, des effectifs et des revenus largement supérieurs ? L’ASSE, en l’état, ne peut pas lutter avec les 4 premières places. Son budget est en adéquation avec son objectif de se qualifier régulièrement pour la Ligue Europa. Avec le 6e budget de Ligue 1, cela est cohérent.

Il n’est pas question ici de sombrer dans un misérabilisme de l’impuissance. En revanche, comme démontré dans la partie précédente, les bons résultats ne se conjuguent pas forcément avec un budget très élevé. Le renouveau des ambitions stéphanoises passera non pas par l’arrivée d’un investisseur miracle mais par une refonte de la structure du club (cellule recrutement notamment) et par l’arrivée d’un coach ambitieux. L’ASSE pourrait très bien avoir les mêmes résultats avec un budget inférieur en allant chercher des joueurs dans les divisions inférieures comme l’a fait Nice pendant les années Puel et Favre. Les résultats ne provenaient pas d’un budget extensible mais d’une direction sportive d’excellente qualité prolongée par des coachs inspirés.

Au passage, prier pour l’arrivée d’un projet à la Gérard Lopez en France relève de la folie quand on connait la situation du club. Le LOSC devra absolument vendre ses joueurs très rapidement pour pouvoir rembourser ses énormes dettes au fonds d’investissement Eliott, connu pour sa rapacité. C’est un projet court-termiste qui a déjà failli provoquer la mort du club la saison dernière. Alors, oui, aujourd’hui le LOSC est 2e du championnat. Reste à voir où le club sera dans 2 ou 3 ans tant sa situation, derrière la belle vitrine, est inquiétante.

Si des changements doivent évidemment être opérés à l’ASSE pour que le club fonctionne de manière optimale, ce n’est pas l’arrivée d’un hypothétique investisseur qui mettrait 20M€ dans le club qui fera la différence. C’est l’organisation du club qui doit être repensée.

Erreur n°4 : Les présidents sont des clowns !

Il n’est pas question ici de se livrer à un panégyrique de Roland Romeyer ou de Bernard Caiazzo. Les deux présidents ont suffisamment de torts que nous ne manquons pas de pointer du doigt (voir, par exemple, ce billet d’humeur écrit après le départ d’Oscar Garcia). La vision paternaliste et archaïque du football de Romeyer est insupportable. Celle de toutou des puissants de Caiazzo, homme plus attiré par les lumières que par l’amour du sport, l’est tout autant. A eux deux, ils sont aujourd’hui devenus bien malgré eux l’incarnation de tous les travers de l’AS Saint-Etienne.

Toutefois, il serait injuste de vouer aux gémonies ces deux hommes. Romeyer aime profondément son club, ayant même inscrit dans sa chair cet amour éternel.

Romeyer, sans doute le seul président de L1 à avoir un tatouage de son club !

Répéter inlassablement que « Romeyer et Caiazzo n’investissent pas » est un mensonge éhonté. Les deux hommes ont souscrit des prêts importants au mercato estival pour donner à Gasset les moyens de leurs ambitions. Si le club a dégraissé, les salaires aujourd’hui payés sont très élevés pour un club de Ligue 1 : le salaire mensuel moyen est d’environ 75 000€ à l’ASSE, soit le 6e total le plus élevé. Certains joueurs évoluent bien au-delà et touchent au minimum dans les 200 000€ nets mensuels. Dire que les présidents n’investissent pas alors qu’ils règlent des salaires astronomiques chaque mois relève de l’absurdité.

On leur reproche aussi leur manque d’ambition. Il ne faut pas oublier que cela a permis de stabiliser pendant un long moment les finances du club ainsi que sa place dans le haut du championnat. Et, d’ailleurs, les changements drastiques opérés à partir de janvier 2018 montrent au contraire l’ambition souhaitée : l’ASSE doit s’installer dans le haut du classement. Il est facile de s’imaginer en dirigeant de club investissant des millions d’euros pour recruter des prodiges du football. Il l’est moins de se plonger dans la comptabilité et les risques que cela peut faire courir à un club, qui, s’il descend en L2, risque la mort.

Romeyer et Caiazzo ne sont pas parfaits, loin de là. Mais faire des deux hommes des incompétents indignes de l’ASSE est un manque de respect affligeant envers eux. Leur travail de reconstruction a été patient et efficace pendant des années. Si des blocages se font aujourd’hui plus lourdement ressentir qu’hier, il ne faut pas avoir la mémoire courte et vouloir les plonger dans les plumes et le goudron sous de faux prétextes.

Erreur n°5 : Le football est un sport de comptables : la victoire et basta !

Citons Arrigo Sacchi, légendaire entraineur du Milan AC. L’Italien, qui prône un jeu flamboyant, avait déclaré : « Les victoires restent sur le palmarès, les victoires avec style restent dans les mémoires ». Ce ne sont pas les résultats qui forgent un club mais bien son identité de jeu. Comment expliquer que le souvenir de la finale perdue de 1976 soit aussi vivace dans le Forez ? Car l’important n’est pas dans le résultat mais surtout dans l’émotion. Le football est un spectacle : fous sont les supporters qui se gargarisent d’engranger 3 points dans un match abominable, sans occasion, sans jeu, sans émotion. La fierté ne vient pas d’une victoire péniblement acquise mais de la manière avec laquelle elle est acquise. Une équipe procure des émotions en pratiquant ce sport : soit elle ennuie ses supporters soit elle parvient à les fédérer autour d’elle par son audace.

Aujourd’hui, l’AS Saint-Etienne ne peut pas décrocher de titres à l’échelle nationale ou continentale. Alors, à quoi bon vouloir à tout prix des résultats et s’entêter dans un jeu d’une pauvreté sans nom ? Marcelo Bielsa le pense aussi  : « On croit que la récompense, ce sont les trophées et l’argent, mais il y a un 3e élément d’une valeur incalculable : la capacité à provoquer des émotions, à tisser des liens entre une équipe et ses supporters ». Demandons-donc aux Marseillais s’ils préfèrent la 4e place acquise avec panache sous Bielsa, malgré une fin de saison décevante, ou l’actuelle 4e place qu’ils devraient obtenir avec un jeu au mieux insipide grâce à Rudi Garcia.

Marcelo Bielsa reste un coach très largement apprécié partout où il est passé… grâce à son jeu.

Opposer jeu pragmatique et efficace à jeu sublime mais sans résultat serait se tromper. Raynald Denoueix le disait déjà : « Le succès n’est pas l’objectif, c’est la conséquence ». Ainsi, le gagne-petit déployé dans les matchs à enjeux par l’ASSE, où l’objectif affiché était non pas de la prudence mais de la peur, n’a servi à rien : l’équipe a perdu des matchs car elle ne voulait pas les gagner et ne s’en donnait pas les moyens en refusant de jouer au football. La bouillie de football servie dans la plupart des matchs n’a été que peu productive : le club pointe à une 6e place satisfaisante mais ne surperforme pas. Alors que de grandes ambitions pouvaient être attendues cette saison en raison de l’arrivée de joueurs talentueux, l’équipe balbutie son football.

La seule manière pour l’ASSE de progresser n’est pas de passer de la 5e à la 4e place. C’est, en revanche, d’opérer une mutation pour ne plus être une équipe quelconque de Ligue 1 et enfin devenir une équipe de football. Cette saison, les émotions n’ont été que trop rares dans le Forez : seul le dernier match face à Caen a été une embellie dans une morne grisaille footballistique. Le football n’est pas ce triste sport de comptables faisant des comptes d’apothicaire pour se réjouir d’engranger 12M€ de droits TV supplémentaires si le club parvient à gagner une place. C’est, au contraire, par essence, un sport populaire au sens le plus noble du terme : Bielsa, encore lui, l’avait bien perçu et expliquait : « Les plus pauvres ont seulement le football pour se divertir, et ça me coûte de dire qu’on aurait seulement des résultats à leur offrir ». Il suffit pour cela de regarder l’ambiance et l’enthousiasme qui se dégageait du Vélodrome ou aujourd’hui d’Elland Road pour comprendre que les supporters ne viennent pas pour voir une victoire mais pour voir avant tout du jeu et être séduits.

Conclusion

Peut-être êtes-vous d’accord avec l’ensemble de la liste. Peut-être avez-vous hurlé devant chaque mot, pourtant choisi avec soin. Là est l’intérêt de ce billet d’humeur : interroger ce que l’on considère comme acquis pour évaluer à nouveau la situation afin de faire progresser la raison. Au final, tout cela n’est que du football et une histoire d’interprétation.

2 Responses

  1. TGRANDCOLAS dit :

    Avez vous prodiguer vos suggestions à la direction ainsi que les joueurs que vous nous présenter . Sinon votre article est cohérent felictation

  2. Michel dit :

    Je n’en crois pas mes yeux !
    Enfin des propos intelligents, intelligibles et bien écrits sur un site de supporters !
    Bien d’accord avec l’essentiel. Concernant le présidence, augmenter le budget de 50% en 5 ans, n’est pas donné à tous (n’est pas Montpellier…).
    Merci pour ce post.

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