Entretien avec Pierre Rondeau : les fonds d’investissement ou « l’hypercapitalisation du football moderne »

Pierre Rondeau est un économiste français, spécialiste de l’économie du sport et de l’économie du football. Après des études à Paris 1 Panthéon-Sorbonne puis à Normale Sup, il devient professeur d’économie et de management la Sports Management School et chargé de cours à Panthéon-Sorbonne. Il contribue régulièrement à Slate.fr, Ecofoot.fr et a récemment écrit Le foot va-t-il exploser avec Richard Bouigue aux éditions de l’Aube.

A noter que l’interview s’est déroulée jeudi 24 mai, soit avant l’annonce de l’échec entre Peak6 et l’ASSE. Cette première partie de l’interview est consacrée aux fonds d’investissement dans le football moderne. La seconde partie, qui sera publiée demain, portera spécifiquement sur la place de l’ASSE dans le football, la question de son rachat, etc.

TSS : Les fonds d’investissement sont souvent décriés pour leur opacité : siège dans un paradis fiscal, montages administratifs empêchant de connaître les véritables propriétaires, etc. Est-ce le cas ici avec Peak6 ?

Pierre Rondeau : Ce qui peut différencier ce fonds d’investissement d’un autre, car on a en tête les échecs du PSG avec Colony Capital, de Lille avec Gérard Lopez,  Liverpool dans les années 2000, c’est que ces fonds d’investissement-là n’avaient pas l’expérience ou la compétence pour comprendre l’économie du football et ont voulu faire les choses à court terme et dégager un intérêt à court terme, dès l’instant T, de l’ordre de 10, 15, 30% de bénéfice. La particularité du football et de son économie, c’est que pour gagner de l’argent, il faut d’abord gagner sportivement. Et pour gagner sportivement, l’un des paramètres essentiels, c’est la pérennisation sportive, la dynamique sportive, la stabilité sportive, l’esprit d’équipe. Il ne faut pas, d’un coup sec, comme l’a fait Lille, virer tous les ténors du vestiaire, et prendre des jeunes inconnus dans l’espoir de les revendre avec une plus-value dès cette saison. Bielsa a brisé la dynamique sportive, il n’y avait plus aucun capitaine de vestiaire à Lille, plus de cohésion, plus d’engouement collectif, on a eu des joueurs inexpérimentés en Ligue 1 et ils se sont écroulés sportivement. Et on a laissé faire, car on a fait confiance à Bielsa qui a fait un peu du grand n’importe quoi.

         Là où j’ai bon espoir, mais je peux me tromper, dans le cas de Saint-Etienne et de ce fonds d’investissement, c’est que ce fonds a déjà un pied dans le football. Il connait l’économie particulière du foot et sait que pour gagner économiquement, il faut d’abord gagner sportivement et qu’il faut donc garantir une stabilité sportive, et donc mettre en place une politique sportive pérenne. Cela pourrait être le cas justement avec Saint-Etienne. Encore une fois, à voir.

         A Liverpool, les Américains sont arrivés ignorants du football et se sont imaginés qu’ils allaient appliquer les techniques sportives du sport US dans le football. Je ne sais pas si vous avez lu le livre ou vu le film Le Stratège, avec Brad Pitt, tiré d’une histoire vraie ? [Au début des années 90, en baseball, un entraineur utilise les statistiques pour avoir une équipe compétitive malgré les difficultés financières, ndlr] Les Américains qui sont arrivés à Liverpool ont voulu appliquer ce qui avait marché aux Etats-Unis dans le football. Et Damien Comolli, qui avait étudié ces liens entre statistiques, mathématique et football, a appliqué ce modèle américain au football. Ça avait été un flop total. OK, il a trouvé Suarez, mais il a dépensé plusieurs millions pour acheter des joueurs médiocres, et pendant quelques années ils n’ont pas fait grand-chose.

C’est bien beau d’arriver avec son objectif, mais si on ne sait pas comment fonctionne le football, on s’écroule totalement. A Liverpool, ils se sont écroulés en pensant appliquer un copier-coller de ce qui marche au baseball dans le football. Gérard Lopez a voulu appliquer bêtement ce qui marche à Porto ou Monaco en achetant des joueurs et en les vendant avec une plus-value, ce qui est extrêmement hasardeux et risqué.

Là où ce fonds d’investissement pourrait fonctionner, c’est qu’il sait ce qu’est le football, qu’il connait son économie particulière. S’il veut gagner de l’argent, il doit gagner sportivement. Comment gagner sportivement ? Il faut une stabilité sportive, il faut investir intelligemment.

TSS : Est-on face à une rupture importante concernant la structure de l’actionnariat des clubs avec le développement des fonds d’investissement dans les clubs professionnels ? On passe en quelque sorte d’un individu bien identifié, souvent issu d’un ancrage local, à une sorte de méga structure étrangère.

Pierre Rondeau : Oui, car on rentre dans l’hyper mondialisation, l’hyper libéralisation, l’hyper capitalisation du football moderne. Il y a l’ouverture des frontières, l’ouverture de l’économie, on aboutit à une économie-monde, un football-monde. On a plus ce raisonnement sur le football local, régional, national, maintenant on a un raisonnement sur un football international, comme la Ligue qui met des matchs à 13h et à 15h pour les télés asiatiques. Il n’y a plus de raisonnement local et la nouvelle économie du football se traduit par une hyper mondialisation, la nécessité ou la contrainte de faire avec, de s’ouvrir au monde et d’attirer des investisseurs étrangers qui pourraient apporter des liquidités et garantir un maintien de la concurrence auprès de clubs à la fois nationaux et internationaux.

         On peut tout à fait débattre dessus d’un point de vue philosophique, historique, nationaliste, culturel… Est-ce que c’est dommageable ou pas de voir des investisseurs étrangers ? D’un point de vue économique pur et simple, c’est une bonne chose de voir des capitaux étrangers arriver en France pour améliorer la compétitivité, l’intensité, la force du football français. Si on fait de l’économisme pur, la Ligue 1 attire des investisseurs étrangers à l’encontre des anciens actionnaires locaux, des barons régionaux, qui géraient les clubs de foot. Économiquement, on ne peut pas nier que c’est une bonne chose. Je ne suis pas fan du Colony Capital ou du Gérard Lopez, il faut qu’il y ait une bonification sportive.

Après, est-ce qu’intellectuellement parlant, historiquement parlant, culturellement parlant, ce n’est pas triste de voir nos fleurons nationaux passer sous pavillon étranger ? C’est à mon sens subjectif. Pour moi, ce n’est pas grave, ce n’est pas la fin du monde. Il faut voir si les valeurs du club, les couleurs du club, l’esprit du club, la culture du club, son identité sont respectés. Je me mets à la place des supporters du RedBull Salzbourg, avant d’être racheté par RedBull, dont le club avait un autre nom, une autre couleur, un autre stade, etc. Je ne veux pas crier au loup avant qu’il arrive, mais je me battrai à vos côtés si je vois que cela arrive.

Si on me demande mon avis, je dirais que c’est une bonne chose qu’ils viennent à Saint-Etienne, car cela améliore la compétitivité du football français, mais s’ils décident de tout changer à des fins purement lucratives, là je vous soutiendrai et je m’insurgerai contre cela.

Prenez le cas de Paris par exemple. D’aucuns s’insurgent justement que les Qataris aient retirés une partie de l’emblème parisien sur le logo, que les maillots soient changés tous les ans et ne respectent pas les couleurs ancestrales du club, que le Camp des Loges ait été renommé en Camp Ooredoo à des fins de marketing et de merchandising… Oui, c’est blessant. Après, d’autres sont très contents de voir le PSG avoir Neymar et se faire éliminer en 8e de finale de Ligue des Champions (rires) ! Après, il faut voir comment cela va se passer. A Salzbourg, c’est une catastrophe monumentale, au PSG, on conserve quelque peu des valeurs historiques. Luiz Fernandez est encore entraineur des jeunes, quand on va au Parc des Princes on a encore tout le palmarès historique du club, Bernard Lama est là… Il y a toujours une identité. A Marseille, c’est pareil ! Franck McCourt, quand il est arrivé, n’a touché à rien. Le Vélodrome est resté le même. Alors oui, il a eu droit à un naming, c’est l’Orange Vélodrome, mais tous les spécialistes continuent à l’appeler le Vélodrome. A Paris, c’est pareil, on ne dit pas le Camp Ooredoo mais le Camp des Loges.

 

TSS : Voir un fonds d’investissement posséder un club de football n’est-il pas l’apogée de la financiarisation du sport ?

Pierre Rondeau : C’est totalement ça. C’est évident qu’aujourd’hui, le foot moderne connait une ultra financiarisation, une ultra libéralisation, une ultra dérégulation… On peut toujours opposer au débat des questions économiques et des questions philosophiques. Les risques de dérégulation, de libéralisation financière, sont les inégalités, les risques d’éclatement de bulle financière… D’un point de vue politique, je préférerais qu’il y ait une régulation. Mais l’économiste très libéral dirait que c’est normal, que c’est bien, c’est le phénomène normal d’une croissance mondialisée. Le football, à mon sens, est le symbole même de l’ultra libéralisation financière mondialisée. C’est l’une des seules économies qui soit ultra mondialisée, qui a cassé les frontières, et où on s’échange des milliards et des milliards. Personnellement, je préfèrerais qu’il y ait une régulation qui soit faite, pour éviter non pas le système, mais pour éviter que le système provoque des choses négatives. Je suis dans une optique keynésienne : je suis pour le marché, mais je pense qu’on doit intervenir pour corriger les défaillances du marché, corriger les inégalités, corriger la concurrence… Ce n’est pas l’optique marxisante d’intervenir directement sur le marché.

 

TSS : La FIFA a tout fait pour lutter contre la TPO (« third party ownership« , c’est-à-dire la tierce-propriété : un fonds d’investissement achète un pourcentage d’un joueur et touche une partie du montant en cas de transfert). Le fait qu’un fonds d’investissement achète un club est-il une manière de contourner cette règle ?

Pierre Rondeau : Oui. Précisément car cela a été interdit par la FIFA. C’est une manière de contourner cette interdiction. La FIFA l’a interdit et cherche à légiférer sur ces cas. Maintenant que les fonds d’investissement sont directement propriétaires des clubs et donc des joueurs, ils contournent totalement cette règle. Cela est un moyen de continuer… Après, on a le débat économique et le débat philosophico-intellectuel. Si on fait de l’économisme pur et dur, sans l’obédience marxiste, juste de l’économie mainstream, orthodoxe, il n’y a rien de choquant. Vous pourrez en discuter avec d’autres économistes du foot comme Pascal Perri, Bastien Drut ou Christophe Lepetit, mais ils vous diront que d’un point de vue économique, il n’y a rien de dommageable, c’est normal. [Précisions apportées par M. Pierre Rondeau : « ce que je disais, c’est que l’économiste n’a pas à se figurer des questions philosophiques ou humaines… C’était plus général, l’économiste n’est pas un moraliste, il étudie ce qui est, et non pas ce qui devrait être » Les économistes citées ci-dessus ne sont en aucun cas des défenseurs du TPO.] Maintenant, la question se pose d’un point de vue humain. Est-ce qu’humainement, c’est normal, qu’on puisse s’échanger comme des actions, des parts de joueurs ?

1 Response

  1. ruther gérard dit :

    l’explication de m° rondeau est très bien faite , je ne suis pas un économiste,mais c’est vraie que l’argent prend le dessus sur l’humain et l’amour du maillot disparait. je crois que c’est la premiere fois qu’une équipe remonte de la 18° à la 7 place. ils l’on fait pour le club , j’espère que l’on pourra garder ces gars qui on tout donné pour ce maillot malgré l’echec de rachat. beaucoup critique la paire de président ,moi même je lai faite et je me rends compte qu’ils ont bien fait. ALLER LES VERTS

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