Entretien avec Pierre Rondeau : « Pourquoi Saint-Etienne ? Parce que l’engouement populaire… »

Pierre Rondeau est un économiste français, spécialiste de l’économie du sport et de l’économie du football. Après des études à Paris 1 Panthéon-Sorbonne puis à Normale Sup, il devient professeur d’économie et de management la Sports Management School et chargé de cours à Panthéon-Sorbonne. Il contribue régulièrement à Slate.fr, Ecofoot.fr et a récemment écrit Le foot va-t-il exploser avec Richard Bouigue aux éditions de l’Aube.

A noter que l’interview s’est déroulée jeudi 24 mai, soit avant l’annonce de l’échec entre Peak6 et l’ASSE. Cette seconde partie porte spécifiquement sur la place de l’ASSE dans le football et l’évolution de la L1. Vous pouvez retrouver ici la première partie, consacrée à la financiarisation du football et aux fonds d’investissements.

TalkShow Stéphanois : Dans un article pour The Conversation, intitulé « Comment améliorer la compétitivité de la Ligue 1 ? », publié le 15 mai 2018, vous rappeliez le plan d’avril 2017 de la LFP visant à « valoriser le football professionnel à l’international ». Le rachat de l’ASSE par le fonds d’investissement Peak6 est-il une conséquence d’une nouvelle image de la Ligue 1 dans le monde ? Est-ce un signe d’attractivité pour le club et plus largement pour la L1 ?

 

Pierre Rondeau : Ce n’est pas parce que l’ASSE, ou le PSG, ou Marseille ou Lille sont rachetés par des investisseurs étrangers que la Ligue 1 s’améliore à l’international, c’est l’effet inverse. C’est parce que la Ligue 1 s’améliore à l’international qu’elle attire des investisseurs. Au-delà de l’intérêt que les investisseurs ont pour la Ligue 1, c’est parce que la Ligue 1 se développe et voit sa valeur augmenter que cela attire des investisseurs. Quand l’investisseur étudie le cas, il est d’abord et avant tout là, hormis dans le cas du PSG et du Qatar, pour générer de l’argent et du profit. Ici, le fait que la Ligue 1 s’améliore d’un point de vue national et international renforce sa valeur économique et donc la potentialité de retombées économiques pour les investisseurs.

Je prends un exemple simple : on dira que c’est depuis le PSG ou Monaco, mais peu importe. Depuis les efforts impulsés par la LFP, les droits TV internationaux ont vu leur valeur augmenter (le montant du contrat passé avec beIN Sport Monde est passé de 32 à 80M€). Ce montant reste toutefois bien largement inférieur aux autres championnats : les droits TV internationaux de l’Allemagne sont à 300M€, l’Espagne et l’Italie environ 600M€ et l’Angleterre 1.3 milliard d’euro ! Sauf que, dans le contrat passé avec beIN Sport, la chaine a les droits de revente pour chaque télévision à l’international (pour la télé chinoise, américaine, etc). Dès lors que beIN Sport dégage un bénéfice, c’est-à-dire dès lors qu’elle revend les droits pour 80M et 1€, alors beIN Sport doit reverser 50% du bénéfice à la LFP. Tous les ans, beIN Sport revend les droits aux chaines TV internationales, et cela va surement prendre de la valeur en Chine, avec l’ouverture d’un bureau en Chine et la diffusion des matchs en 2019 à 13h pour les diffuser en Chine… Il y a donc une valorisation des droits TV à l’internationale. De plus, on annonce que pour les droits TV nationaux 2020-2024, la Ligue 1 devrait passer de 748M€ à 1 milliard voire 1.5 milliard.

Donc l’investisseur, qu’il soit à Saint-Etienne ou n’importe où, il se dit que ça coute pas cher d’aller en France. C’est de plus en plus connu et reconnu à l’échelle du monde. Et, en plus, il peut se faire un retour sur investissement en se disant que les droits TV vont considérablement augmenter en doublant quasiment. C’est potentiellement tout bénéf’ pour eux.

Si on compare les chiffres, le Milan AC est vendu 500 ou 600M€, l’Inter est vendu 270M€, ce matin j’ai lu dans L’Equipe que Manchester United a été valorisé à 3.2 milliards d’euros, Liverpool a reçu une offre d’achat à 700M€ mais ils n’ont pas répondu… En France, on parle du PSG à 40M, de Marseille à 45, de Saint-Etienne dans les 55, Lille et Monaco dans les 70… Les investisseurs viennent donc en France pour pas cher et peuvent voir potentiellement leur investissement augmenter du fait d’une probable et d’une future revalorisation de la Ligue 1.

 

TSS : Pourquoi Saint-Etienne ? Autant voir un fonds investir à Bordeaux n’est pas surprenant (prestige de la ville, etc), autant à Saint-Etienne, cela est plus étonnant…

 

Pierre Rondeau : Je dirais que c’est un tout. Après, cela reste mon analyse subjective. Il y a tout simplement l’élément chiffré, du prix. Si j’ai bien entendu les choses, Saint-Etienne a accepté une offre d’achat plus faible que celle de Bordeaux. Pour Bordeaux, on parle d’une proposition d’achat à 70M€, alors que Saint-Etienne cela se ferait entre 50 et 55M€. Le premier élément est donc purement économique : Saint-Etienne couterait moins cher que Bordeaux. Le deuxième élément est le prestige et la renommée. Je n’ai aucune certitude et il n’y a pas de sondages internationaux qui montreraient que Saint-Etienne serait plus côté que Bordeaux, mais nous, en tant que Français, nous pouvons constater que l’engouement populaire et la renommée stéphanoise sont plus important qu’à Bordeaux. Saint-Etienne a aussi eu une aventure européenne, que nos parents et grands-parents ont connu, on a tous en tête, même nous, notre génération, la musique « Qui c’est les plus forts, évidemment c’est les Verts », car, dans les mémoires, dans les années 70, Saint-Etienne a été dans les meilleurs clubs d’Europe. Dans l’inconscient collectif franco-français, Saint-Etienne serait plus populaire que Bordeaux. Après, puisqu’il s’agit d’un investisseur étranger, il y a aussi l’intérêt international… Vous avez compris où je veux en venir : pourquoi Saint-Etienne ? Parce que l’engouement populaire et le prestige du club seraient à mon sens plus importants que celui de Bordeaux. Il faudrait aussi savoir si c’est à l’international que ça se joue : les investisseurs ont surement regardé si l’ASSE avait une présence à l’international sur les réseaux sociaux, le nombre de followers sur Instagram, Twitter, Snapchat, Facebook, etc… A l’échelle française, c’est acté : c’est une évidence que Saint-Etienne soit, non pas sportivement, mais médiatiquement, historiquement, plus côté que Bordeaux.

 

TSS : Est-il envisageable de voir le fonds d’investissement acheter le stade Geoffroy-Guichard ? On sait que le fonds d’investissement qui projetait de s’implanter à Bordeaux était aussi intéressé par le Matmut Atlantique, qu’à Nancy la question se pose aussi…

 

Pierre Rondeau : Oui, bien évidemment. L’investisseur n’est pas là seulement pour gérer un club de foot mais aussi pour bonifier son investissement, et cela passerait aussi par l’achat du stade. Cela fait aussi partie du modèle américain, où les clubs sont la plupart du temps propriétaires de leurs stades. Un peu comme ce que fait Lyon, une fois que l’on est propriétaire, on peut diversifier ses rentrées financières, il y autre chose que le simple football. On organise des évènements, des concerts, on accueille d’autres matchs, des séminaires et autres… Les Américains pourraient amener leurs connaissances du marketing, leur approche marketing du sport, et être propriétaire du stade leur permettrait d’avoir les mains totalement libres pour agir comme ils le souhaitent. Cela fait bien évidemment parti de leurs vœux. Cela était aussi une demande de Franck McCourt à Marseille, mais cela n’a pas abouti car pour le Vélodrome c’est très compliqué, tant du côté des supporters que des politiques. Mais les Américains, dans leur ensemble, considèrent que c’est une évidence d’être propriétaire du stade et de pouvoir le gérer comme ils le souhaitent. Ils sont très développés du côté de ce marketing, par rapport à la France, qui est vraiment à des années lumières de ce qu’il peut se faire aux Etats-Unis.

 

TSS : Quelles différences dans la gestion d’un club peut-on identifier entre celle d’un Roland Romeyer, qui présidait son club en « bon père de famille », et un fonds d’investissement ?

 

Pierre Rondeau : Dans la caricature, on a tous un peu l’idée d’une gestion qui est faite dans l’intérêt du plus grand nombre d’un côté, sans réflexion de court terme et de long-terme sur la pérennisation du budget et la solvabilité financière, une réflexion un peu à la va-vite, et, d’un autre côté on a un objectif de maximisation d’intérêts particuliers, d’optimisation financière, de minimisation des couts, dans un but lucratif : gagner de l’argent en minimisant les couts et les risques. Je ne dis pas que les dirigeants de Saint-Etienne ont raisonné ainsi et ont fait du grand n’importe quoi, qu’ils n’avaient pas de réflexion, mais dans la mesure où le fonds d’investissement vient avant tout dans un but de lucrativité et qu’il répond à une demande de clients qui sont là pour avoir des taux d’intérêts élevés tous les ans, le fonds va mettre en place une gestion rationnelle des couts, une rationalisation des dépenses, de la politique sportive, pour espérer dégager, rapidement ou non, un bénéfice financier. C’est la principale différence entre la gestion franco-française, un peu « à la papa », à une gestion rationnelle ou rationnalisante : l’objectif de lucrativité et donc de rationalisation, de maximisation, d’optimisation de la politique sportive et économique.

 

TSS : Peak6 possède à la fois une participation minoritaire à Bornemouth (25%) et à la Roma (environ 2%) ainsi qu’une participation majoritaire au FC Dundalk (Irlande). Est-ce l’émergence d’un autre système Red Bull ? On parle d’un fonds d’investissement américain, qui pourrait être Peak6, qui serait en train d’acheter le club de l’AS Nancy Lorraine. Quelle est la règlementation en vigueur en France ? Pourrait-on voir le même propriétaire posséder un club de Ligue 1 et de Ligue 2 ?

 

Pierre Rondeau : Oui, bien sûr, on peut tout à fait envisager l’idée qu’un système comparable à celui mis en place par Red Bull avec Leipzig et Salzbourg se mette en place. Au niveau européen, il est interdit qu’un propriétaire possède plusieurs clubs qui participent à une même compétition européenne. Je ne sais pas si on peut être propriétaire à la fois en Ligue 1 et en Ligue 2. En Europe, cela n’est pas possible d’être propriétaire de deux clubs qui participent à une même compétition. Toutefois, quand bien même cela est interdit, on a toujours des moyens de contourner la chose. RedBull a bien contourné la règlementation avec Leipzig et Salzbourg. Il y a toujours moyen de contourner la loi via une espèce de magouille financière, une magouille juridique… Cela est donc tout à fait possible. Si l’on nous dit que Nancy devient l’antichambre de Saint-Etienne et qu’on enverrait les jeunes joueurs à Nancy pour qu’ils se fassent la main et reviennent à Saint-Etienne plus performant, plus expérimenté, pour gagner des matchs et être revendus avec une plus-value, cela pourrait être intéressant. Après, à voir comment cela va fonctionner. Au-delà de ce mécanisme-là, il faut aussi s’intéresser aux décisions qui vont être prises dans plusieurs mois, semaines, etc., et qui est actuellement en cours de réflexion à la FIFA et à l’UEFA sur une régulation voire interdiction des prêts. Il faut voir comment ce mécanisme va évoluer.

 

TSS : C’est compliqué comme décision… Certains clubs comme Manchester City, la Juve…

 

Pierre Rondeau : Oui, et même Chelsea, qui chaque saison prête quasiment 40 joueurs. Cela va être compliqué, mais, d’un autre côté, ça me parait être une évidence. Interdire, je n’y crois pas, ça sera trop compliqué. Il faudra légiférer, contraire, dire « on ne peut pas prêter plus de 10 joueurs », « on ne peut pas avoir plus de 30 joueurs sous contrat », etc. Ça me parait être une aberration.

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